Boîte à outils : se positionner, évaluer, préparer

Cette section rassemble les outils pratiques élaborés pour accompagner les chercheuses dans toutes les phases de leur terrain : avant le départ, pendant l’immersion et au retour.

Nom : Date :

OUTIL 1 — Avant le départ : se positionner et identifier les risques

Objectif : cet outil est rempli par la chercheuse seule, en amont du départ. Il vise à expliciter sa positionnalité, ses vulnérabilités perçues et les risques anticipés, afin de préparer une discussion éclairée avec la direction (Outil 2).

Positionnalité

Genre et sexualisation potentielle — Dans ce contexte, comment mon genre risque-t-il d’être interprété ?

Âge, statut universitaire — Mon statut et mon âge (réel et perçu) augmentent-ils la probabilité d’infantilisation ou d’accès facilité mais biaisé ?

Nationalité, ethnie — Vais-je être lue comme étrangère privilégiée, espionne potentielle, femme sexualisée, crédible ? Mon ethnie va-t-elle influencer mon terrain ?

Langue — Comment ma maîtrise de la langue peut-elle influencer mon rapport au terrain (accent, erreurs, malentendus) ?

Classe sociale perçue — Ma tenue, mon téléphone, mes codes sociaux créent-ils un décalage ?

Appartenances familiales — Vais-je être interrogée sur mon « mari », mes parents, mes enfants (ou l’absence d’enfants), ma religion, mon groupe social (ex : caste) ?

Contraintes personnelles — Menstruations, santé physique et mentale, charge mentale, handicap : quelles implications concrètes ?

Identification des risques

Physiques, environnementaux (ex : températures extrêmes, catastrophes naturelles, maladies, transports dangereux, zones de conflits, pollution, faune et flore hostiles, eau potable disponible, coupures d’eau ou de courant)

Politiques, sécuritaires (ex : surveillance, interrogatoires, autorisations, police des mœurs)

Interactionnels (ex : avances, paternalisme, alcool, glissements, agressions, harcèlement, discrimination, VSS)

Intégrité physique (ex : violences physiques, contraintes corporelles, fouilles, palpations, contrôles intrusifs, exposition forcée à des situations physiquement éprouvantes)

Lieux d’entretien (ex : Espaces clos : bars, domiciles, etc. / Lieux contrôlés : sensibles, à risques, présence d’armes, forte présence masculine)

Sociaux, culturels (ex : normes patriarcales, ethnicisation, hiérarchies locales)

Émotionnels, psychiques (ex : surcharge, sidération, choc secondaire, fatigue extrême)

Institutionnels (ex : absence de soutien, d’accompagnement administratif, assurance, ordre de mission flou)

Numériques, données (ex : messageries intrusives, app de suivi de menstruation, clé USB, fuites de données)

Vie personnelle, familiale (ex : pression familiale, inquiétude, isolement)

Appréciation personnelle des zones de risque

Situations ou contextes qui me semblent acceptables à ce stade :

Situations qui me paraissent inconfortables mais possibles :

Situations que je perçois comme non négociables pour moi :

Situations pour lesquelles je souhaite renoncer à certaines données plutôt qu’au terrain :

Signaux faibles que je crains de sous-estimer :

Points sur lesquels je souhaite explicitement l’avis de la direction :

Ce que je n’ose pas dire — inquiétudes, intuitions ou expériences passées que je n’ai pas su formuler ailleurs mais qui me semblent importantes à signaler :

Les éléments ci-dessus serviront de base à l’évaluation conjointe avec l’encadrante et à la définition des seuils et décisions formalisés dans l’Outil 2.

OUTIL 2 — Avant le départ : une évaluation conjointe avec l’encadrante

Objectif : cadrer ensemble les risques acceptables, les soutiens institutionnels et les responsabilités partagées.

NB : les éléments issus de cette évaluation conjointe ne peuvent en aucun cas être utilisés dans une évaluation académique, disciplinaire ou administrative de la chercheuse.

Chercheuse : Encadrante : Date :

Objectifs scientifiques

Que cherche-t-on exactement à produire ?

Quelles données sont essentielles, secondaires, substituables ?

Essentielles :

Secondaires :

Substituables :

À partir de quel niveau de résultat considère-t-on le terrain comme suffisant ?

Alternatives méthodologiques

Quelles sont les alternatives si un site se ferme ?

Que faire si un interlocuteur ou une institution se ferme ?

Qui peut me soutenir ? Institutions et acteurs de soutien :

Qui peut me nuire ? Institutions et acteurs pouvant poser problème :

Analyse des capacités et limites (SWOT)

Exemples : langue, réseaux, expérience, contacts institutionnels, supervision, âge, isolement, santé, absence de protocole, accès à de nouveaux acteurs, violence, surveillance, harcèlement, responsabilité institutionnelle engagée.

Forces:

Chercheuse :

Encadrante :

Faiblesses:

Chercheuse :

Encadrante :

Opportunités:

Chercheuse :

Encadrante :

Menaces:

Chercheuse :

Encadrante :

Matrice commune des seuils de risque et de la ligne rouge

Cette matrice formalise les seuils discutés conjointement. Le seuil “inacceptable” entraîne une suspension immédiate du terrain, indépendamment de l’avancement de la recherche et des financements engagés.

Risques politiques

Acceptable :

Tolérable :

Inacceptable (arrêt) :

Risques interactionnels

Acceptable :

Tolérable :

Inacceptable (arrêt) :

Risques physiques

Acceptable :

Tolérable :

Inacceptable (arrêt) :

Risques logistiques

Acceptable :

Tolérable :

Inacceptable (arrêt) :

Risques émotionnels

Acceptable :

Tolérable :

Inacceptable (arrêt) :

Risques numériques

Acceptable :

Tolérable :

Inacceptable (arrêt) :

En cas de désaccord persistant entre la chercheuse et l’encadrante sur l’évaluation d’un risque ou d’un seuil, le principe de précaution prévaut. Le terrain est suspendu jusqu’à arbitrage par l’institution compétente.

Plan de soutien institutionnel

Suivi régulier

Fréquence convenue :

Modalités (présentiel / visio) :

Assurance et mission

Responsable :

Vérifications effectuées :

Contacts urgents

Liste validée et à jour :

Soutien psychologique

Ressources identifiées :

Modalités d’accès :

Plan d’action en cas d’incident

1. Informations générales

Nom complet de la chercheuse :

Nationalité(s), documents de voyage utilisés :

Terrain, Pays, Lieu :

Dates du séjour :

Nom et coordonnées de l’encadrante principale :

Nom et coordonnées de la direction du laboratoire :

Référents de sécurité institutionnel :

Contacts d'urgence locaux (police, ambulance, ambassade) :

Personne de confiance (hors institution) :

2. Typologie des incidents et mesures préventives

Physique, environnemental :

Politique, sécuritaire :

Interactionnel (harcèlement, pressions, intimidations) :

Lieux d'entretien, vulnérabilité spatiale :

Social, culturel, lié à la positionnalité :

Psychique, émotionnel :

Institutionnel :

Numérique, données, technologies :

Vie personnelle et familiale :

3. Protocole de retrait immédiat

Quitter le lieu, se mettre en sécurité (comment ?) :

Lieux sûrs identifiés à proximité :

Personne à contacter immédiatement (local) :

Suspension immédiate de la collecte de données :

Procédure de sauvegarde, isolement, destruction temporaire des données sensibles :

Moyen de transport de repli identifié :

4. Gestion des données sensibles

Sauvegarde prévue (où, comment?) :

Chiffrement prévu :

Supports numériques utilisés (téléphone, dictaphone, ordinateur) :

Plan en cas de saisie, perte, compromission :

Rapport interne de signalement prévu ? (oui/non) :

Actions dans les 24h suivant un accident :

  • Remplir un journal d’incident
  • Contacter son encadrante
  • Checker son état de santé mental et physique
  • Décision provisoire : maintien ou suspension du terrain
  • Vérification de mise en sécurité : logement et déplacements

Actions dans les 72h :

  • Effectuer une réunion avec son encadrante
  • Réévaluer les risques
  • Ajuster son protocole d’enquête

Actions dans la semaine suivant l’incident :

  • Mise à jour de son dossier
  • Rédiger un rapport d’incident détaillé
  • Décision finale : maintien ou suspension du terrain
  • Réaliser un suivi psychologique et médical
  • Redéfinir les objectifs scientifiques si nécessaire

Après le retour : RETEX

L’outil 2 a pour vocation principale d’être complété en amont du terrain. Néanmoins, ce dernier fait également partie de l’exercice RETEX, forme de compte rendu du terrain. Les différentes sections de l’outil doivent alors être analysées à nouveau avec la direction de recherche afin d’identifier les mécanismes déclenchés sur le terrain et leur pertinence ou obsolescence suite au retour.

Par ailleurs, ce compte rendu est archivé a minima par la direction de thèse et, lorsque cela est possible, au niveau du laboratoire. Ce retour vise un apprentissage collectif et l’amélioration des pratiques ; il ne constitue en aucun cas un outil d’évaluation individuelle.

OUTIL 3 — Avant le départ : préparer son terrain

Dans mon sac j’ai …

Des essentiels

  • De l’argent liquide (monnaie internationale et locale, dans la limite autorisée si existante) et une carte bancaire séparée, adaptée à la destination
  • Penser à diversifier la répartition dans différents rangements

  • Penser à se renseigner sur les moyens de paiement disponibles dans le pays et les restrictions (sanctions, options internationales etc.)

  • Passeport (et quelques copies de bonne qualité) et récépissé
  • Visa
  • Quelques photos d’identité
  • Lettre d’invitation
  • Carte d’assurance maladie européenne
  • Assurance (vérifier les conditions relatives au pays de destination)
  • Carnet de santé et de vaccins
  • Carte d’identification de dispositif médical, le cas échéant
  • Ordonnances de médicaments traduites et certifiées
  • Liste des numéros utiles (ambassade, hôpitaux, urgences locales), accessible hors ligne
  • Enregistrement sur le Fil d’Ariane
  • Une copie imprimée et une version numérique de l’ensemble des documents, sauvegardées en ligne et transmises à une personne ressource (parlant a minima l’anglais)

Des équipements pratiques

  • Des vêtements adaptés aux normes sociales et aux conditions climatiques locales
  • Des chaussures fermées
  • Une bague pouvant faire office d’alliance si nécessaire
  • Un équipement de couchage léger (sac à viande, draps de voyage) en cas d’hébergement précaire
  • Éventuellement des occupations (jeux de cartes, jeux de société, livre, etc.)
  • Au besoin : un objet de confort (livre, photo, bijou) en cas de mal du pays

Des équipements de communication

  • Un téléphone fonctionnel pour le terrain
  • Une carte SIM locale ou un moyen de communication opérationnel dès l’arrivée
  • Une batterie externe
  • Des adaptateurs pour les prises électriques locales (et, dans certains pays, des convertisseurs de tension)
  • Un carnet de terrain et un stylo
  • Un document ou objet de légitimation si nécessaire (badge institutionnel, lettre officielle, carte professionnelle)

Une trousse médicale élargie

  • Masques anti-pollution et chirurgicaux
  • Contraception et pilule du lendemain si nécessaire (en vérifiant la réglementation locale)
  • Soins gynécologiques (traitements contre mycoses, sécheresse, infections urinaires)
  • Gestion des menstrues : protections et médicaments adaptés
  • Traitements personnels indispensables, avec quantités de secours si possible

Vérifier que les médicaments sont autorisés dans le pays de destination et faire traduire les ordonnances si nécessaire.

Ce que je retire de mon sac avant de partir

Faites-vous les poches.

  • Cartes de visite ou documents mentionnant des personnes dont la nationalité ou le statut peuvent être compromettants, notamment dans le cas d’une double nationalité
  • Pièces de monnaie de pays tiers
  • Objets, livres ou produits pouvant poser problème au passage des frontières
  • Cigarettes pouvant être perçues comme un signe de mœurs légères ou induire des interactions non souhaitées

Vérifier les conditions douanières d’import-export dans les pays de destination et de transit.

Préparation logistique

  • Hébergement réservé et confirmé, idéalement avec réception si arrivée de nuit
  • Coordonnées du logement accessibles hors ligne
  • Itinéraires clés repérés (logement ↔ lieux d’entretien) et globalement rechercher les systèmes de transports publics locaux
  • Hôpitaux et centres médicaux identifiés : qualité des soins, accessibilité, services disponibles, langues parlées, etc.
  • Lieux publics sûrs identifiés à proximité du logement
  • Plan B de logement prévu
  • Solutions de retour sûres en cas de déplacement tardif ou imprévu

Se présenter au terrain : éléments préparés

  • Une présentation courte pour expliquer qui je suis et ce que je fais, en accord avec mon statut sur place (chercheuse, étudiante, touriste)
  • Une stratégie de présentation adaptée au contexte
  • Des réponses préparées aux questions fréquentes :

« Où est ton mari ? »

« Où sont tes enfants ? »

« Pourquoi es-tu seule ? »

éventuellement appuyées par des photos si pertinent

  • Des formules prêtes pour refuser poliment un lieu, un verre ou une situation

Préparation numérique

Sécurisation des outils et des données (avant le départ)

  • Enregistrer les données sensibles hors ligne, sur des supports chiffrés
  • Prévoir des modalités de sauvegarde sécurisée (clé chiffrée, disque externe, cloud sécurisé selon le contexte)
  • Séparer, lorsque cela est possible, les outils numériques de terrain et les outils personnels (téléphones, comptes, ordinateurs)
  • Vérifier l’utilisation de mots de passe robustes et uniques ; activer l’authentification à deux facteurs lorsque cela est possible
  • Anticiper les situations de contrôle, de confiscation ou de fouille des appareils numériques ; limiter les données stockées localement au strict nécessaire

Configuration des outils numériques pour le terrain

  • Créer un compte de messagerie professionnel dédié au terrain
  • Configurer un VPN adapté au pays de destination, en tenant compte des restrictions locales
  • Télécharger les cartes hors ligne et les applications indispensables
  • Installer une application de partage de localisation avec une personne de confiance
  • Mettre à jour les systèmes et applications ; désinstaller les applications inutiles ou sensibles
  • Identifier des sources d’informations neutres, dans une langue comprise, pour se tenir au courant de l’actualité sans barrière linguistique

Vérification et réduction de l’empreinte numérique

Avant le départ, vérifier ce qui est publiquement accessible ou facilement consultable.

  • Résultats me concernant sur différents moteurs de recherche
  • Réseaux sociaux : publications, comptes suivis, contenus aimés ou partagés, tout contenu interdit et/ou banni dans le pays
  • Relations avec les médias : interviews, podcasts, émissions
  • Publications scientifiques, affiliations et liens institutionnels
  • Applications sensibles installées sur les appareils (ex. applications de rencontres, de suivi menstruel)

Vérifier que les photos, messages et contenus accessibles sont conformes aux législations locales et aux normes sociales du pays de destination. Exemple : supprimer ou masquer les images intimes ou dénudées (y compris en maillot de bain) pouvant être assimilées à de la pornographie dans certains contextes juridiques ou culturels.

Au retour : sécurisation et protection des personnes enquêtées

  • Vérifier que toutes les données sont anonymisées ou placées sous pseudonyme
  • S’assurer qu’aucun contenu ne mette les personnes enquêtées ou les intermédiaires en danger
  • Vérifier que les fichiers sont stockés de manière sécurisée
  • Flouter ou anonymiser les photographies de personnes lorsque cela est nécessaire

OUTIL 4 — Sur le terrain : signaux d’alertes

Date : Jour de terrain n° :

NB : cette checklist ne remplace pas une évaluation clinique. Elle est conçue comme outil d’auto-surveillance. Les signaux décrits peuvent varier en intensité et apparaître à différents moments : parfois peu perceptibles sur le moment, notamment en situation de stress intense, ils peuvent se manifester pendant le terrain, dans les semaines qui suivent ou plusieurs mois après le retour. En cas de doute ou de persistance des symptômes, contactez une professionnelle de santé.

Auto-évaluation rapide (à faire chaque soir)

  • Mon niveau d’énergie est-il insuffisant pour continuer demain ?
  • Ai-je réussi à identifier trois moments neutres ou positifs aujourd’hui ?
  • Est-ce que je me suis sentie en sécurité à un moment donné aujourd’hui ?
  • Ai-je évité une situation que j’aurais dû arrêter plus tôt ?

Signaux à surveiller

Signaux corporels

  • Fatigue extrême persistante malgré le repos, troubles du sommeil
  • Tensions musculaires, tremblements
  • Maux de tête récurrents
  • Perte d’appétit, nausées, troubles digestifs
  • Hypersensibilité aux éléments extérieurs (bruits, lumière, etc.)

Signaux cognitifs

  • Difficulté de concentration
  • Confusion ou oublis inhabituels
  • Pensées envahissantes liées à des scènes ou récits du terrain
  • Difficultés à prendre des décisions simples

Signaux émotionnels et relationnels

  • Irritabilité inhabituelle, sautes d’humeur importantes
  • Anxiété persistante, crises de panique
  • Sentiment paranoïaque
  • Difficulté à éprouver des émotions positives

Signaux comportementaux

  • Isolement croissant, évitement des interactions
  • Hypervigilance (surveillance excessive de l’environnement)
  • Consommation accrue d’alcool ou d’anxiolytiques
  • Impulsivité ou comportements à risque

Signaux rouges : faire une pause et contacter sa personne référente

  • Incapacité à poursuivre la journée
  • Impression d’être en danger même dans un lieu objectivement sécurisé
  • Épisode de dissociation (impression d’irréalité)
  • Pensées intrusives persistantes
  • Hypervigilance empêchant le sommeil
  • Crainte d’un effondrement émotionnel

Si plusieurs symptômes apparaissent simultanément pendant plus de 72h, si un incident continue d’envahir quotidiennement les pensées, si vous vous sentez incapable de décider seule de la suite du terrain : contactez votre personne référente, un professionnel de santé, parlez à une collègue de confiance, notez brièvement ce qui s’est passé, retirez-vous temporairement si besoin : écoutez-vous.

Personne référente : Téléphone :