Femmes et terrains : vers la création d’outils méthodologiques
Avant propos
Nous tenons à exprimer notre profonde gratitude à l’ensemble des intervenantes, discutantes et participantes qui ont contribué au cycle de séminaires Femmes et terrains : vers la création d’outils méthodologiques. Par leurs expériences, leurs analyses et la générosité de leurs partages, elles ont rendu possible l’élaboration collective d’un savoir situé, indispensable à la compréhension des réalités du terrain aujourd’hui.
Nos remerciements vont à : Perla Abou Sleiman, Amélie Chalivet, Charlotte Escorne, Coline Maestracci, Sophia Mahroug, Karen Sandoval et Binazirbonu Yusupova, dont les interventions ont nourri ce guide par la richesse et la diversité de leurs trajectoires, qu’il s’agisse de terrains guerriers, politisés, sécuritaires, numériques, ethnographiques ou stratégiques.
Nous remercions également chaleureusement les discutantes : Divya Leducq, Sonia Le Gourillec, Claire Marynower, Irène Mestre, Anastasiya Shapochkina, Alina Surubaru et Wendy Ramadan, pour la finesse de leurs éclairages, leurs retours critiques et leur soutien aux chercheuses en formation.
Merci aux personnes qui nous ont accompagnées : Tristan Chapelle pour le design et la réalisation du site ainsi que la relecture attentive effectuée par Christine, Hélène, Juliette, Maël, Maela, Mélanie et Sarah.
Ce guide est le fruit d’un travail profondément collectif et nous espérons qu’il devienne pour les chercheuses qui s’engagent sur des terrains sensibles, un outil d’appui, de préparation, mais aussi de solidarité. Cette première édition, réalisée entre 2024 et 2026, s’inscrit dans une démarche située, orientée sur la question du genre en pleine conscience des enjeux d’intersectionnalité.
Ce guide ayant vu le jour grâce au travail et à la participation de femmes, le comité d’organisation a pris la décision de rédiger ce guide au féminin. Notre objectif est également de lutter contre l’invisibilisation et mettre en valeur les caractéristiques d’un travail de recherche mené par des femmes.
Le présent guide n’a pas vocation à l’exhaustivité. Il a pour objectif d’évoluer et de s’enrichir, en intégrant de nouvelles thématiques, expériences et profils. Nous vous invitons donc à nous transmettre vos interrogations et suggestions en nous contactant via le site suivant : xxxxxxx.com
Introduction
Les chercheuses en sciences sociales sont nombreuses à travailler sur des terrains sensibles, instables ou politiquement complexes, mais les ressources méthodologiques qui leur sont consacrées demeurent fragmentaires, souvent informelles et transmises en cercles restreints. L’expérience des terrains sensibles reste encore aujourd’hui souvent silencée et rarement intégrée dans les formations universitaires ou les dispositifs de supervision institutionnelle. Ce guide naît précisément de ce manque : celui d’un espace structuré où les expériences peuvent être transmises, mutualisées, discutées et transformées en outils méthodologiques accessibles.
C’est dans cette perspective qu’a été créé le cycle de séminaires Femmes et Terrains : vers la création d’outils méthodologiques, pensé comme un espace de circulation entre savoirs situés, retours d’expériences, réflexivité et exigences académiques. Les séances ont réuni des chercheuses travaillant dans différents environnements et les discussions ont mis en lumière des problématiques récurrentes, sans pour autant être systématiques, telles que : exposition au risque, rapports de pouvoir, surveillance étatique, vulnérabilités émotionnelles, asymétries académiques, tensions entre vie personnelle et enquête, stratégies de protection, adaptations méthodologiques, et dilemmes éthiques. Ce guide s’articule ainsi autour de la notion de « ligne rouge », un repère dynamique et personnel, permettant à la chercheuse de naviguer dans des environnements traversés par cette pluralité d’enjeux. La ligne rouge s’élabore en amont, s’ajuste sur le terrain et se clarifie au retour. Loin de constituer un aveu d’échec, elle relève d’une compétence de recherche dans un contexte sensible : un outil de décision qui contribue à protéger à la fois la chercheuse, les enquêtées et la qualité du travail scientifique.
Un terrain de recherche constitue avant tout une expérience intellectuellement stimulante. Un terrain dit « sensible » n’est ni nécessairement difficile, ni a fortiori impossible. Dans la majorité des cas, le travail de terrain se révèle riche et se déroule sans difficultés majeures. L’objectif de ce guide n’est donc pas d’alarmer les jeunes chercheuses avant leur premier terrain, mais de proposer une boîte à outils mobilisable en fonction de leurs besoins. Certaines n’y recourront que ponctuellement, d’autres pourront s’appuyer sur ces recommandations a posteriori ou s’attarder davantage sur divers enjeux abordés au fil du guide. Autrement dit, ce guide se veut moins une mise en garde contre une supposée dangerosité intrinsèque des terrains qu’un ensemble de ressources activables au besoin.
Si les terrains évoqués sont principalement extra-européens, les problématiques soulevées ne s’y limitent pas. Les mécanismes et degrés de violence identifiés lors du cycle de séminaires apparaît également dans les résultats de travaux menés en Europe, bien que leur expression puisse varier selon les contextes. Ainsi, les conseils et retours méthodologiques présentés ici ont une portée plus large en proposant une catégorisation des expériences vécues par les chercheuses lorsqu’elles enquêtent dans des environnements sensibles, quels qu’ils soient.
Ligne rouge et bonnes pratiques
Les séances du cycle de séminaires ont mis en évidence la diversité des situations rencontrées par les chercheuses, mais aussi la récurrence de structures sociétales communes : lecture genrée des corps, asymétries sociales, risques sous-estimés et des ajustements méthodologiques permanents. Cette synthèse propose une architecture issue directement de l’empirie, sans figer les terrains en catégories géographiques : il s’agit de comprendre comment se configurent les expériences des chercheuses, quelles que soient les régions étudiées.
Notre réflexion a également été orientée par la formulation du concept de « ligne rouge », un repère dynamique à partir duquel la chercheuse peut interrompre, quitter ou réorienter une situation d’enquête car sa sécurité physique, mentale ou scientifique n’est plus garantie. Ce seuil est propre à chaque chercheuse mais fondé sur plusieurs indicateurs partagés. Loin d’être un échec, nous souhaitons valoriser la connaissance de ce concept comme une compétence, une méthode de recherche en contexte sensible. La ligne rouge ne vise pas à restreindre l’accès des femmes à certains terrains, mais à reconnaître leur capacité à évaluer et assumer des risques de manière réfléchie et située. Les séances ont démontré que toutes les chercheuses y sont confrontées, souvent sans formation préalable. Dans ce guide, nous le présentons donc à la fois comme une grille de vigilance, une compétence réflexive et un outil d’évolution institutionnel pour former et soutenir les chercheuses.
Positionnalité et rapports de pouvoir
Qui est la chercheuse dans le terrain, comment est-elle lue, quelles structures sociales la traversent ?
La positionnalité n’est ni un attribut fixe ni un simple « contexte », mais une relation mouvante façonnée par les marqueurs visibles (genre, âge, apparence, accent), les assignations sociales (occidentale, journaliste, militante, étudiante), et les structures politiques qui encadrent les interactions.
Être une femme chercheuse produit des effets différents selon les terrains : accessibilité accrue dans des milieux masculins, désérotisation dans certains contextes autoritaires, invisibilisation complète lorsqu’un homme accompagne, ou suspicion renforcée dans des espaces politisés. La nationalité intervient comme ressource ou stigmate : les chercheuses occidentales bénéficient d’un « passeport social » absent pour les femmes locales, mais peuvent aussi être associées à des agendas géopolitiques (espionnage, propagande, ingérence). L’ethnicité perçue module la sexualisation, la surveillance ou la confiance. La langue agit comme marqueur de classe et de proximité : elle facilite l’accès mais fragilise en situation de danger. La position disciplinaire influence également la légitimité et le traitement par les interlocuteurs, avec un surcroît de paternalisme dans les milieux technologiques ou stratégiques. Enfin, la position familiale et maritale transforme les dynamiques relationnelles, ouvrant parfois des espaces inattendus de solidarité ou renforçant la vulnérabilité. Ainsi, la chercheuse existe dans un ensemble d’identités fluctuantes, dont l’ajustement permanent conditionne l’accès, la confiance et la production de savoir.
Bonnes pratiques identifiées
- Savoir se présenter de manière située : expliciter son rôle, cadre institutionnel et ses limites sans surjouer l’expertise. Ajuster cette présentation de soi selon les contextes (disciplinaire, sécuritaire, national, professionnel). Dans certains cas, limiter la connotation académique tout en respectant la transparence de son appartenance à une université en soulignant son statut d’étudiante ou d’enseignante.
- Observer comment on est perçue et utiliser ces lectures situées comme matériau analytique plutôt que comme une norme à incarner.
- Anticiper les effets de la langue et de l’accent : choisir la langue qui offre distance ou proximité selon les moments. Être attentive aux incompréhensions, souvent facteurs de vulnérabilité.
- Analyser les structures de pouvoir : repérer les hiérarchies de genre, classe, groupe social, ethnicité, nationalité et comment elles conditionnent l’accès à l’information et aux lieux.
- Mobiliser des stratégies situées : désérotiser la relation lorsque nécessaire, s’appuyer sur des solidarités locales (femmes, collègues, figures protectrices). Par exemple, porter une alliance suffit souvent à mettre une distance avec des individus insistants.
- Intégrer les dimensions familiales et sociales : reconnaître que parentalité, âge ou obligations familiales peuvent infléchir le rythme d’enquête.
- Faire de la positionnalité un outil réflexif : documenter les ajustements identitaires plutôt que tenter une cohérence artificielle. Noter ce qui change entre les premières impressions et les interprétations a posteriori.
Risques, vulnérabilités & émotions
Ce qui la met en danger, ce qui affecte son corps et ses émotions, et comment elle s’adapte.
Les risques identifiés se déploient dans un continuum, du visible (bombardements, armes, surveillance politique) au subtil (paternalisme intrusif, glissements interactifs, épuisement émotionnel). Les séances montrent que la majorité des basculements survient dans des contextes ordinaires, des moments informels, dans des lieux de sociabilité ou des situations imprévues.
La vulnérabilité est renforcée par l’absence de préparation institutionnelle : pas de formation aux Violences Sexistes et Sexuelles (VSS), aux signaux faibles, aux retraits de terrain, ni au traitement émotionnel post-terrain. Les chercheuses décrivent des risques d’hétérosexualisation automatique, de harcèlement, d’agressions physiques ou symboliques, mais aussi des risques psychosociaux : hypervigilance, anxiété, solitude, culpabilité, tension entre engagement scientifique et autoprotection. Les contextes autoritaires ou militarisés ajoutent surveillance, censure, suspicion, coupures d’internet, présence d’armes, instabilité soudaine. La santé est un risque à part entière : maladies graves, pollution environnementale, conditions insalubres, climat extrême, mobilité épuisante. Les émotions jouent un rôle méthodologique central : elles signalent danger, asymétrie, franchissement des limites, et nécessitent un espace d’élaboration souvent absent.
La « ligne rouge » apparaît comme un seuil variable mais incontournable : dès que la maîtrise du cadre disparaît, l’enquête doit être suspendue ou réorientée. Les chercheuses mobilisent des stratégies d’autoprotection (anticipation, limites, binômes, sobriété, retrait), mais soulignent que l’émotion est un matériau réflexif autant qu’un facteur de vulnérabilité.
Bonnes pratiques identifiées :
- Identifier les risques visibles et invisibles : cartographier les risques physiques, environnementaux, politiques, sociaux, numériques et émotionnels. Inclure les risques « faibles » : intimidation, rumeurs, basculements liés à l’alcool.
- Évaluer en continu la « ligne rouge » et observer les signaux faibles : changements de ton, arrivée de tiers, déplacement vers un espace clos. Se retirer dès que la maîtrise du cadre s’efface, même si l’entretien semble riche.
- Sécuriser les interactions : préférer les espaces publics ouverts. Proposer des lieux de rendez-vous aux enquêtées tout en veillant à ne pas imposer pour autant. Éviter soirées, bars, afterwork si la dynamique est imprévisible. Limiter ou refuser l’alcool ; garder une stratégie de sortie accessible.
- Protéger ses données et ses communications : attention aux clés USB, transferts informels, appareils connectés en contexte autoritaire. Prévoir une ligne de communication dédiée au terrain (carte sim locale, numéro secondaire).
- Prendre soin de son corps : anticiper les risques sanitaires (maladies vectorielles, chaleur, eau). Accepter de suspendre le terrain en cas d’épuisement, maladie, surcharge psychique. S’informer sur les structures médicales disponibles à proximité du terrain en cas de besoin.
- Faire de l’émotion une ressource méthodologique : documenter peur, malaise, décalage, sidération : ce sont des indicateurs d’asymétries. Prévoir un espace de décharge régulière (pairs, écriture, supervision).
- Sortir du silence : se donner le droit de nommer un incident ; utiliser les réseaux de pairs ou dispositifs institutionnels. Reconnaître la temporalité différée de certaines prises de conscience.
Pratiques d’enquête, adaptations & éthique
Comment elle produit de la connaissance, malgré ou grâce aux contraintes.
Les pratiques d’enquête observées dans les séances montrent une méthodologie pragmatique, située et inventive, loin des prescriptions classiques. Les chercheuses ajustent constamment leurs dispositifs : choix minutieux des lieux (cafés ouverts, espaces neutres), refus d’entretiens en soirée, gestion des trajets et des communications.
Les terrains dangereux ou fermés conduisent à des réorientations méthodologiques : passage au numérique, analyse d’archives visuelles, sémiotique des objets commémoratifs, exploitation de réseaux diasporiques, observations prolongées lorsque les entretiens deviennent risqués ou improductifs. Un suivi rigoureux de l’éthique y est crucial : il s’agit moins de cocher des cases institutionnelles que de négocier la protection des enquêtées, sa propre sécurité, et les attentes sociales locales.
Les chercheuses développent des techniques de cadrage et de distanciation (neutralité performée, désérotisation volontaire, usage de tenues neutres, positionnement institutionnel), tout en reconnaissant les effets de ces ajustements sur la nature des données recueillies. Les asymétries de développement économique obligent à une vigilance sur la co-production des savoirs, la gestion des demandes d’aide, l’impact des statuts académiques, et la circulation des informations sensibles. L’analyse montre enfin que l’adaptation n’est pas une déviation méthodologique, mais un cœur de compétence scientifique : savoir quand renoncer, réorienter, ralentir, ou expliciter les limites rencontrées fait pleinement partie de la fabrication du savoir. Cette capacité d’adaptation et les stratégies qui en découlent font partie inhérente de tout projet de recherche : il est essentiel de les documenter dans sa production scientifique, notamment dans les sections méthodologiques.
Bonnes pratiques identifiées :
- Ajuster les méthodes aux configurations locales : réduire les entretiens formels quand ils produisent de la langue de bois. Recourir à l’observation prolongée, aux traces matérielles, à la sémiotique, aux sources numériques.
- Choisir les lieux et temporalités avec intention : privilégier les espaces ouverts, maîtriser les déplacements, anticiper le retour. Éviter les entretiens tardifs, les environnements bruyants ou instables.
- Développer des stratégies de présentation : tenue, langage, posture variées selon le degré de sexualisation ou de suspicion. Mettre en avant l’institution ou le collectif lorsque cela renforce la protection.
- Gérer la frontière vie pro / vie privée : numéro professionnel distinct ; gestion des messages hors horaires. Être attentive aux sollicitations financières, affectives ou personnelles.
- S’adapter aux contextes autoritaires ou sensibles : consentement oral lorsque le cadre formel est inadapté ou risqué. Documentation par triangulation lorsque les données sont filtrées ou censurées.
- Pratiquer une éthique relationnelle : ne pas imposer un dispositif inadapté aux enquêtées. Expliciter les limites de ce qui peut être partagé ou enregistré.
- Savoir renoncer ou réorienter : un terrain inaccessible n’est pas un échec : archives, diaspora, numérique sont des alternatives légitimes. Justifier et documenter les choix de retrait, comme partie intégrante de la démarche scientifique.
Avant de partir
Le terrain débute avant le départ, parfois plusieurs mois avant la première présence physique sur site. Cette phase de préparation constitue déjà un temps de travail à part entière, à la fois scientifique, logistique et personnel. Pourtant, elle reste largement invisibilisée dans les parcours académiques, et peu accompagnée par les institutions. Les chercheuses décrivent un manque d’informations concrètes, l’absence de formations spécifiques et une responsabilisation individuelle forte, alors même que les enjeux de sécurité, d’éthique et de santé sont centraux.
Dans de nombreuses disciplines, le terrain conserve une dimension quasi sacrée. Il est parfois pensé comme un rite de passage, une épreuve fondatrice qui viendrait attester de la légitimité scientifique. Cette représentation s’inscrit dans un imaginaire hérité de la figure de l’explorateur : un chercheur masculin, autonome, courageux, allant là où personne n’est allé avant lui. Les conseils de terrain transmis de manière informelle restent souvent construits à partir de ce modèle implicite, sans prise en compte des inégalités de genre ni des contraintes différenciées qu’elles produisent.
La préparation du terrain révèle également des inégalités structurelles dans la répartition des sujets, des terrains et des approches méthodologiques. Certains terrains, liés au secteur militaire, aux domaines des sciences naturelles, allant jusqu’aux frontières du cyber, restent fortement masculinisés, tant dans les représentations que dans les assignations académiques. Ces logiques traduisent des rapports patriarcaux qui peuvent être exacerbés selon les contextes étudiés.
Sur le plan scientifique, le travail préparatoire comprend l’élaboration de l’état de l’art, la définition précise du terrain et des objets d’enquête, la prise de contact avec des acteurs locaux, des institutions partenaires ou des intermédiaires, ainsi que la détermination de la durée du séjour. Ce travail s’accompagne également d’une préparation méthodologique. Se plonger dans une littérature existante en termes de méthodes sur des terrains aux configurations similaires peut constituer une porte d’entrée académique et pratique riche.
À ce travail intellectuel s’ajoute un travail organisationnel considérable : recherche d’un logement, démarches administratives, assurances, mutuelle, gestion bancaire, apprentissage ou consolidation de la langue, anticipation des conditions matérielles de vie.
Cette accumulation de tâches s’inscrit dans un contexte de forte pression académique. Entre obligations d’enseignement, participation à des manifestations scientifiques, dépôts de dossiers et échéances administratives, la préparation du terrain vient s’ajouter à une charge mentale déjà élevée. Le départ cristallise souvent des attentes importantes, tant institutionnelles que personnelles, renforçant une injonction à la performance qui pèse particulièrement sur les chercheuses. Pareillement, il est important de garder à l’esprit que chaque terrain est unique et la préparation est spécifique à chacune. S’il est important d’échanger avec ses collègues pour engager la préparation du terrain, se comparer directement peut parfois avoir l’effet inverse. Il est ainsi essentiel de savoir s’écouter, se faire confiance pour éviter toute frustration ou sentiment d’anxiété.
Et tes proches ?
- Informer ses proches de l’itinéraire, des dates clés et des grandes étapes du terrain.
- Se faire accompagner par ses proches dans certaines étapes de la préparation lorsque c’est possible (logement, démarches administratives, logistique) : il n’existe aucune injonction à tout faire seule, y compris dans la préparation du terrain.
- Poser des limites face aux inquiétudes excessives des proches afin de ne pas porter une charge émotionnelle supplémentaire avant le départ.
- Anticiper les modalités de communication (fréquence et canaux) pour éviter les sollicitations constantes.
Et ta santé ?
- Anticiper les besoins liés à la santé menstruelle, notamment dans les contextes où l’accès aux protections est limité.
- Se renseigner sur la réglementation locale concernant ses traitements médicamenteux et faire traduire les ordonnances à des traducteurs assermentés si nécessaire, en tenant compte des délais.
- Vérifier les conditions de couverture santé avant le départ (assurance, mutuelle) et prévoir des liquidités suffisantes en cas de frais médicaux sur le terrain.
- S’autoriser à relâcher la pression avant le départ et accepter que tout ne soit pas parfaitement finalisé et que certains ajustements, notamment méthodologiques, ne pourront se faire qu’une fois sur le terrain.
- Prendre du temps pour soi avant le départ, se reposer et ralentir afin de préserver son équilibre physique et mental.
Recommandations aux institutions
Les institutions ont un rôle central à jouer dans l’accompagnement des chercheuses en amont du terrain. Proposer des formations spécifiques, des espaces d’échange sur les bonnes pratiques, et des actions de sensibilisation aux violences sexistes, sexuelles et aux discriminations apparaît comme une nécessité. Des formations d’aide aux premiers secours apparaissent également essentielles, notamment sur des terrains isolés. Les chercheuses expriment un besoin d’informations concrètes : savoir vers qui se tourner en cas de difficulté, identifier des référentes, être assurées qu’elles ne sont ni seules ni livrées à elles-mêmes.
Les directions de thèse occupent une position clef dans ce dispositif. Un accompagnement attentif, l’ouverture de discussions sur les violences et discriminations possibles, la transmission de contacts de confiance sur place et une sensibilisation précoce à la notion de ligne rouge permettent de légitimer les limites et de prévenir les mises en danger.
Sur le terrain
Le terrain de recherche commence bien avant le premier entretien ou la première prise de contact formelle. L’installation, l’apprentissage des codes locaux, la navigation dans la ville, la gestion du logement et les échanges informels constituent déjà des matériaux d’enquête. Les différentes expériences montrent que les contraintes et difficultés rencontrées participent à redéfinir la posture de recherche. Selon les contextes, ces étapes initiales façonnent des rapports de pouvoir invisibles mais modifient également la manière d’être lue.
Sur le terrain, la capacité à interpréter les dynamiques des lieux se révèle centrale. Dans un espace militarisé, les circulations d’armes ou la présence de forces armées structurent les interactions tandis que dans un quartier politisé les formes de surveillance ou de filtrage apparaissent plus subtiles. Dans un marché, les flux continus, les positions physiques et la pression commerciale transforment la possibilité même de créer une bulle relationnelle. La vigilance contextuelle n’est pas une attitude de suspicion permanente mais une forme d’attention située permettant d’ajuster ses pratiques au fil des situations.
Cette vigilance s’accompagne également de pratiques de gestion et d’anticipation. Le choix des lieux pour la réalisation d’entretiens conditionne la qualité scientifique et la sécurité. Les espaces publics semi-ouverts (cafés, halls d’hôtel, parcs) permettent souvent de prévenir les basculements, offrant une marge de retrait et limitant les ambiguïtés. Les lieux festifs et les bars comportent des risques accrus lorsque l’alcool circule, car les dynamiques peuvent changer brutalement.
Dans le cadre des entretiens ou même de simples observations de terrain, les interactions sont traversées par des assignations de genre, d’âge, de classe, de nationalité, de langue ou de race. Plusieurs chercheuses décrivent des échanges paternalistes, infantilisants ou des tentatives de séduction entraînant des formes récurrentes d’asymétrie. Certaines ont recours ponctuellement à une performance de genre : neutralisation de signes féminins, langage technique, posture assurée comme stratégie de protection. L’enjeu consiste ensuite à reconnaître ces dynamiques sans les essentialiser, et à ajuster sa présentation de soi pour maintenir un cadre d’interaction cohérent et intelligible.
Les outils numériques structurent massivement les échanges, notamment via des messageries en ligne, utilisées comme interfaces professionnelles dans de nombreux contextes. Il est recommandé de se renseigner sur les outils de communication privilégiés sur le terrain. Cette centralité produit une forte porosité entre sphère privée et recherche : messages à toute heure, demandes d’accès, envois d’images ou de documents. Une approche prudente consiste à préserver des espaces de déconnexion, éviter les transferts non sécurisés et refuser la manipulation de supports physiques (clés USB, appareils inconnus). La protection des données sensibles commence dès la collecte, avant même l’archivage.
Les expériences rapportées montrent que certaines situations peuvent basculer rapidement : alcoolisation imprévue, arrivée de tiers non identifiés, intimidation politique, comportements intrusifs ou harcèlement, changements soudains de tonalité dans un entretien. Reconnaître ces signaux faibles constitue un savoir-faire essentiel. Le retrait peut être nécessaire pour préserver sa sécurité physique et émotionnelle, mais aussi pour maintenir une éthique de la recherche. La ligne rouge n’est jamais un aveu d’échec : c’est une compétence réflexive.
Ces défis soulignent l’importance de construire, en amont et sur place, un réseau local fiable lors de son terrain. Amitiés, contacts, collègues au sein des institutions locales constituent autant de ressources précieuses pour évoluer dans un environnement parfois entièrement nouveau.
Et tes proches ?
- Communiquer les changements majeurs (déplacements, horaires, zones sensibles) sans transmettre une charge d’inquiétude excessive.
- Expliquer pourquoi on ne peut pas répondre immédiatement.
- Préserver des espaces de déconnexion pour soi et pour eux.
- Ne pas chercher à « rassurer en permanence » : cela peut devenir une double charge émotionnelle et, si possible, éviter d’exposer les proches à l’anxiété du terrain (ne pas tout raconter en direct).
Et ta santé ?
- Reconnaître les signes d’épuisement physique ou mental et accepter les pauses complètes : s’octroyer quelques jours de vacances, tourisme et/ou simple repos sont tout à fait acceptables et encouragés en cas d’épuisement.
- Tenir un journal émotionnel pour repérer les variations d’état.
- Chercher du soutien rapidement après un incident, même mineur en apparence.
- Identifier les symptômes de choc secondaire et ne pas rester isolée.
Symptômes de choc secondaire ou traumatismes vicariants : à surveiller
Un traumatisme vicariant désigne une personne exposée au vécu traumatique d’autrui : exposition prolongée au récit, à l’observation ou à l’analyse de situations de violence, de conflit ou de souffrance extrême. Il peut apparaître chez toute personne travaillant avec des personnes traumatisées. Ces symptômes ne signifient pas un manque de professionnalisme mais témoignent d’un dépassement des capacités d’intégration émotionnelle.
Recommandations aux institutions
Les chercheuses décrivent un besoin constant d’appuis institutionnels réels plutôt que symboliques. Une option serait de rendre accessible une référente sécurité disponible à tout moment en cas de situation ambiguë ou dangereuse. Un protocole de retrait d’urgence, explicite et soutenu, permettrait d’éviter la culpabilisation. Une couverture santé complète, médicale, psychologique, logistique, est un préalable pour tout terrain sensible.
Les encadrantes, direction de thèse mais aussi membres des comités de suivi, jouent un rôle décisif dans la légitimation des limites et de sa propre ligne rouge. Elles peuvent contribuer à déconstruire les imaginaires héroïques associés au terrain et rappeler que l’arrêt ou la réorientation fait partie du travail scientifique.
Le retour
Le travail de terrain se poursuit de manière active malgré le retour sur le territoire d’origine de la chercheuse. Une étape essentielle du retour est la mise en place d’un exercice de réflexivité et de réelle évaluation des expériences vécues, particulièrement de la ligne rouge de la chercheuse. Ces enseignements tirés sont primordiaux dans la continuité du travail académique.
L’identification des difficultés et obstacles rencontrés, et du franchissement ou non de la ligne rouge personnelle, constitue une première étape évidente dans ce travail d’évaluation. La diversité des risques (sanitaires, politiques, sécuritaires etc.) doit être identifiée et exprimée afin d’être conscientisée mais surtout partagée à la direction de recherche et aux institutions compétentes.
L’adaptabilité apparaît ainsi comme une composante essentielle dans l’exercice, notamment dans l’appréhension des terrains futurs. A ce stade, un effort de renégociation du périmètre de thèse peut être engagé afin de recadrer la faisabilité globale de la recherche. Outre l’adaptation de la méthodologie (profil des enquêtées, nombre d’entretiens, outils méthodologiques etc.), la nature même du terrain et son périmètre doivent faire l’objet d’une évaluation approfondie, notamment pour les terrains évoluant rapidement et soumis à un risque de fermeture.
Par ailleurs, si le traitement des données est important, le tri dans les contacts établis sur place l’est tout autant. Les contacts indésirables peuvent être tout simplement supprimés ou bloqués, mais également signalés aux instances compétentes en cas de harcèlement. Au contraire, les contacts pertinents peuvent être répertoriés dans un document annexe et sécurisé afin d’éviter la perte de contact ou la diffusion de données personnelles.
Il est essentiel d’estimer l’évolution de son approche au terrain. Le rapport global au terrain a-t-il changé ? Se sent-on capable de repartir sur le terrain ? Si oui, quand, pour quelle période et dans quelles conditions ? Enfin, le retour peut avoir une certaine portée émotionnelle : nostalgie, manque des personnes et des lieux que l’on a quittés.
Et tes proches ?
- Retrouver des visages familiers après une période d’absence peut faciliter un retour apaisé : être récupérée à la gare ou à l’aéroport par des proches peut soulager la charge mentale et la transition du retour.
- Discuter, échanger autour de son expérience vécue sur le terrain est essentiel. Que cela soit pour faciliter la compréhension des difficultés rencontrées ou au contraire « rassurer » quant au terrain perçu négativement par les proches.
Et ta santé ?
- S’accorder le temps de “revenir” sur son lieu d’origine : une période de coupure académique est fortement recommandée avant de se replonger dans l’évaluation du terrain et le traitement des données récoltées.
- Prendre le temps de comprendre à quels risques sanitaires on a été exposée lors de son terrain (VSS, violences physiques ou psychologiques, traumatismes, pollution, infections, intoxications).
- Un rendez-vous avec sa médecin traitante (ou spécialiste au besoin) peut être envisagé.
Recommandations aux institutions
Les discussions des séances ont permis de mettre en avant une forme d’hypocrisie institutionnelle récurrente quant à la valorisation du travail de recherche. Si les institutions bénéficient du caractère remarquable des recherches menées dans des terrains extra-européens parfois considérés comme dangereux, les conditions de recherche et l’accompagnement institutionnel des chercheuses sur lesdits terrains restent fortement lacunaires.
Nous demandons donc tout d’abord aux institutions de reconnaître et de considérer l’exposition aux violences subies par les chercheuses comme un ensemble. Nous suggérons la mise en place de procédures et documents internes pour le suivi des chercheuses à leur retour, la création d’un espace de parole entre chercheuses et l’offre d’un rendez-vous médical pris en charge par l’institution.
Nous recommandons également un travail approfondi avec la direction de recherche. Outre la mise en place de stratégies de mitigation des risques adaptées à la chercheuse et sa recherche, l’intégration des questions de positionnalité, rapport au terrain et de genre doivent apparaître dans le questionnement académique afin d’éviter toute forme de silenciation des potentielles violences vécues.
Non-conclusion
Ce guide est une première version. Il est né d’un cycle de séminaires, de discussions parfois difficiles, souvent très concrètes, et d’un constat partagé : trop de choses se transmettent encore à voix basse, dans l’urgence, ou après coup. Nous avons voulu rassembler ces expériences, les organiser, et les transformer en outils utilisables, sans les figer ni prétendre parler pour toutes.
L’objectif n’est pas de produire une injonction supplémentaire, ni de transformer chaque départ en scénario catastrophe. Un terrain peut bien se passer. Mais un terrain peut aussi basculer. Et dans ces moments-là, avoir des repères, des mots, des protocoles et des interlocutrices identifiées change tout.
C’est pour cela que la notion de ligne rouge traverse tout le guide. Elle n’est ni fixe, ni universelle, ni honteuse. Elle est personnelle, située, et évolutive. La ligne rouge n’est pas un aveu d’échec : c’est une compétence de recherche en contexte sensible, un outil de décision, et une manière de protéger à la fois la chercheuse, les enquêtées, et la qualité scientifique du travail produit.
Nous souhaitons que ce guide s’enrichisse. Si vous voulez partager un retour d’expérience, une recommandation, une ressource ou une critique, nous vous invitons à nous contacter via le formulaire de contact du site.
Ce guide n’est pas une conclusion. C’est une ouverture : un point de départ collectif, pensé pour circuler, se discuter, se corriger, et surtout, pour soutenir celles qui partent sur le terrain.
Pour aller plus loin
BADASSES. Blog d’Auto-Défense contre les Agressions Sexistes et Sexuelles dans l’Enquête en Sciences sociales. https://badasses.hypotheses.org/qui-sommes-nous
Bouvier, G. et Dellucci, H. (2017). Les traumatismes vicariants. Pratique de l’EMDR : Introduction et approfondissements pratiques et psychopathologiques, p. 269-278. Dunod.
Heurtier Manzanares, L. (2022). Briser le silence des amphis, 51mn. https://www.briserlesilencedesamphis.com/
Butler, J. (1990), Gender Trouble, Routledge, p. 172
Calmels C., Colomba-Petteng L., Dreyfus E., Estève A., (2024). Enquêter en terrain sensible. Risques et défis méthodologiques dans les études internationales, p. 314
Compaoré, N. (2017), « Voici la jeune femme qui veut poser des questions » : Composer avec le genre et une positionnalité changeante durant l’enquête de terrain, Études internationales, p. 105-116
Dall’Agnola, J. & Sharshenova, A. (2023). Researching Central Asia. Navigating Positionality in the Field. Routledge, p. 106.
Fougeyrollas-Schwebel, D. & Zaidman C. (2003). Être femme dans la recherche. Éléments de réflexion, p. 123-159.
Hiliquin M., (2025). Femmes de terrain, la recherche en question avec Marie Hiliquin, À la barbe du globe, Euradio, 25mn. Podcast
Jégou, A., Chabrol. A., Belizal de. E., (2012). Rapports genrés au terrain en géographie physique. Géographie et cultures, p. 33-50.
Schulz, P., Kreft, A.-K., Touquet, H., & Martin, S. (2022). Self-care for gender-based violence researchers – Beyond bubble baths and chocolate pralines. Qualitative Research, 23(5), 1461-1480.
Séminaire Sciences Po. (2024). Quel est l’impact du genre sur l’enquête de terrain en sciences sociales ?. Compte rendu de la 69e séance, p. 40.
Séraphin, B. (2024). Positionnalité, Anthropen, p. 1-8.
Volvey, A. (2004). La transitionnalité : nouveaux éléments psychanalytiques d’un chantier épistémologique pour la géographie. Geograpische Zeitschrift, 92 (3), p.17-184.
Ressources par pays pour la préparation du terrain
Commission européenne : index des risques par pays : une évaluation comparative des vulnérabilités et des risques par pays.
France Diplomatie : conseils par pays/destination : des fiches officielles fournissant une lecture synthétique des risques sécuritaires.
Fédération internationale des sociétés de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge : profil de pays : des profils opérationnels décrivant les crises en cours.
Organisation Mondiale de la Santé : conseils de voyage : des recommandations sanitaires par pays.
ONU - Bureau de la coordination des affaires humanitaires (OCHA) : profil de pays : des synthèses actualisées des contextes humanitaires.
UMIFRE (MEAE - CNRS) : instituts de recherche implantés par grandes régions du monde.